C'était la
nuit. Jacques s'est avancé vers mon lit. J'ai compris.
C'était la fin. La fin de maman. 2 décembre 1990.
Je
suis restée sans larmes. L'évidence attendue,
souhaitée, désirée reste à la porte. Elle
n'entre pas.
Chambre froide. Maman froide. Fleurie. Réalité. Porte
refermée doucement comme si elle dormait.
Colère secrète, inavouable: « L'infirmier
remplaçait, il a sûrement oublié le stimulateur
cardiaque. Il l'a laissée filer, maman». Un instant,
besoin fou d'accuser quelqu'un, de trouver un responsable de cette mort
tant attendue. Égarement miroir de détresse et de refus
devant l'inéluctable. Hier encore, n'était-elle pas
«bien» le nez dans son Journal de Genève? Dans sa
robe de fête, elle bluffait même un petit coup quand je
l'ai vue la dernière fois, toute heureuse de préparer un
masque pour l'Escalade, son masque, rouge pétard, sur lequel
elle versait avec précision, de sa main en entonnoir, les
paillettes d'or des sourcils. Crée mère ! Elle nous
lâche!
Finies
les angoisses qui nous précipitaient chez elle, mais finies
aussi les heures adoucies de sa fin de vie où ses filles ont
retrouvé toute la place dans son coeur. Je suis en
balançoire entre l'allègement et la mutilation.
Le
sourire de C.O. dans les couloirs de l'hôpital heurte ma
tristesse y fait brèche. Gravé à chaud, il
m'engendre à la bénédiction de l'exaucement et de
la délivrance.
Je ne
t'écrirai plus. De moi, tu as reçu près de 400
lettres retrouvées dans ton tiroir, ô maman. Avec
quelques-uns de mes dessins d'enfant.
Déjà je raconte. La mémoire dévore le temps
à rebours, ressasse les vagues de l'émotion,
s'éloigne... J'émonde, je fleuris, je glisse dans les
trous de l'oubli, l'aujourd'hui fait le siège de ma vie et
saccage les souvenirs qui dodelinent, boitent des deux pieds,
s'estompent dans le brouillard. Des mois en sourdine nappent le
quotidien.
Le
temps froid nocturne, sans larmes à l'annonce de la fin. Et le
temps des écluses grandes ouvertes devant la foule des amis, le
coeur enflé à péter dans le chagrin et la
reconnaissance.
Le
besoin de dire merci, merci, oui merci. Submergée par les
té-moignages. Partir. Couper. Quitter les lieux. Respirer, se
reprendre, être. Etre un peu. Etre. Quelques jours de montagne.
Et les
cendres?
Il
gèle. Les rivières sont gelées. Une petite
rivière. C'était le sou-hait. Ciel! Quelle petite
rivière? Quel accès? Quelle intimité? Je suis mal.
Ce dernier acte n'est pas accompli. J'ai soif de sens, de
cohésion. Pourquoi différer? Toujours le mauvais temps.
Je suis mal.
Enfin,
le printemps dégourdit l'espace. Nous allons chercher l'urne
contre papier certifié, nous la rendons (qu'en faire?) nous ne
gardons que les cendres à bercer jusqu'à la
rivière dans un geste paisible, serein, final, entier... au fond
du jardin d'une amie.
Plusieurs semaines après, en pleine nuit, je me réveille
en sursaut: le téléphone sonne ! Je rêve !
Récupération d'une omission intolérable: nous
n'avions pas entendu l'appel de l'hôpital, la nuit du
décès.
Pendant des jours et des jours, pendant des semaines et des mois
après ta mort, j'ai dû tracer ton nom sur ton courrier. Le
biffer d'une croix, de deux croix, le rayer, le grillager de mes coups
de stylo répétés. Encore et encore. Jusqu'aux
larmes, au fleuve de larmes. Comment peut-on anéantir un nom?
Celui de sa mère? Comme si je la tuais. Cauchemar que ce
courrier. Pour moi, le nom est si plein de la personne, est la personne.
Chaque
jour, j'appose sur les lettres que tu reçois encore un coup de
tampon: retour à l'expéditeur. Et je surajoute de ma
main: décédée, décédée,
décédée... Est-ce que la terre entière ne
le sait pas bien-tôt? Je signe.
Je
signe.
J'aimais te dire «maman». Mais parfois, notre
génération parlait de toi en disant T.C. Ce sont tes
initiales. C'étaient. Deux lettres qu'il t'arrivait de signer
quand tu sortais de ton rôle de mère ou de médecin.
Toi, T.C.
Maintenant, retrouver quelques mots de ta main m'émeut plus
qu'aucune trace. Quelque chose de ta présence émane de
ton écriture fine et sensible. Je garderai tes petits billets
pour signaler, pour nous rappeler: verre de Bohème, graines de
ricin, palais indiens dans jardins 531 morceaux octobre 1967 (sur un
puzzle que tu as découpé).
Revenir chez elle... déconstruire
«Adieu mon
chez moi ! » Avec ces mots, maman quitte son appartement
emportée sur une civière.
Revenir là après le décès. Revoir l'image
de maman dans chaque pièce. Sanglot intérieur devant son
petit mouchoir coincé dans les
coussins du canapé.
Sur le
tabouret Empire, son dernier bouquin: L'usage
du monde de Nicolas Bouvier. En pendulaire sur ses cannes
anglaises, maman reprenait la route par la pensée.
Les sept piliers de la sagesse, de
Th. E. Lawrence, relu et relu, déglingué, attendent sur
la table à roulettes avec les deux volumes de Thomas Mann, La montagne magique, qui a tant
fasciné la fin des années 20. Le désir insistant
de maman à relire cette fresque de tuberculeux en séjour
à Davos a allumé ma curiosité. A mon tour, je
goûterai à ces lectures dans le désir d'en savourer
le secret et de partager une intimité à jamais perdue.
Tombée sur ce tapis, elle lisait assise par terre en attendant
la police pour la relever. Le bon sens l'habitait.
L'odeur ici et le rappel des pas incertains, gagnés de haute
lutte. L'ordre dans la cuisine, dans son armoire à linge,
partout, dans ses livres (cinq bibliothèques sur fichier).
O
chagrin de déconstruire, de plonger les mains dans une
intimité respectée, de trier ce que l'âge et les
forces qui s'amenuisent ont laissé dormir au profit de
l'essentiel qui est ailleurs.
O
bonheur d'être trois dans ce labeur épuisant par ce qu'il
remue à l'intérieur et par les décisions à
prendre devant chaque objet: les belles années des 78 tours; les
cailloux et les diapositives rapportées de voyages; la vieille
Singer, impérissable merveille qui a rafistolé tant de
vêtements par les mains habiles de la gouvernante; un
diplôme pour les archives familiales ...
Mais
que faire de ces bijoux d'autrefois, de ces anciennes seringues, de
cette tenture couleur prune en velours fané, de cette fresque
copte (je découvre qu'on peut en acheter de semblales pour six
francs suisses à Addis-Abeba ou Djibouti), et ce ravissant
grille-pain aux résistances fusées?
Apprendre encore à donner, à jeter, à jeter,
à lâcher, à abandonner. Série de cartons,
gros sacs poubelle noirs que nous emportons loin de
l'indiscrétion des dévaloirs. Une forme de respect.
Comment partager les trésors si chers à chacun de nos
coeurs? Certaines boîtes ont leur poids de souvenirs ! Dans la
bonbonnière de papa, en porcelaine blanche veinée de
violet, nous plongions la main après les larmes d'une
vaccination et le «cafard» de réglisse nous
noircissait la langue de douceur. Comment ne pas convoiter ensemble cet
objet lié à notre enfance, au ventre gonflé de
smarties pour la seconde génération, symbole qui a
déclenché l'éveil au paramédical chez un des petits-enfants?
Et Le Merveilleux Voyage de Nils Holgerson...
de Selma Lagerlöf? Maman nous l'a lu à haute voix dans
l'admirable exemplaire à tranche dorée.
Au
cours des semaines, nous avons mûri, pris de la distance. Un lent
détachement nous a gagné. Quelque chose de plus
réfléchi s'est fait jour et les choix se sont faits
sereinement.
Si
poussière et fatigue ont laminé nos forces, les
retrouvailles entre soeurs ont été un baume.
Objets animés
Parmi
les biens de maman, beaucoup ne chantent pas pour moi, mais tant
d'autres ont leur histoire. En voici trois.
La chaise 493
Les pattes en
l'air sur le siège arrière d'une Peugeot, c'est là
que j'ai vu son numéro. Article du magasin du grand-père
jamais connu. Un parfum de poussière et d'admiration. Elle
attend, la chaise.
Les
pattes en bas, elle offre au regard un dragon fascinant dans le cuir
repoussé. Epoque 1920 tournée vers l'Asie. Etrangement,
je me suis entichée de ce siège, de sa carrure robuste,
de son assise qui vous met à l'aise sans complaisance, mais avec
le luxe du dragon pour appui.
On va
la vendre. Elle ne se vend pas. Une chaise, vous comprenez, ce n'est
rien.
Maman
s'asseyait dessus quand ma soeur faisait les comptes. La chaise
était là, à cette place où s'asseyaient
autrefois les patients à la consultation. Le médecin en a
pris la place comme une présence aux côtés de sa
fille.
Vous
croyez que ce n'est rien une chaise? Il faut la donner: maman a fini sa
vie. Il faut la donner. Je la promène encore dans ma voiture de
rêve.
Je
l'ai posée derrière la porte du Centre Social Protestant.
On a volé la chaise 493.
La montre
Celle
de papa. Une savonnette en or avec l'aiguille fine qui rattrappe
l'autre. Retrouvée dans les biens de maman. Avec deux grandes
initiales sur le couvercle arrière, CE. Un bonheur à
tenir dans la main. A regarder. A regarder encore. A ménager
avec soin. Gestes délicats pour la remonter. Marche-t-elle? Elle
sommeille. Rien. Lui ouvrir le ventre. S'émerveiller et...
refermer.
On ne
partage pas une montre. Je la choisis. Pas pour moi. Je n'ai que des
fils. Pour un fils. Au fils médecin, la montre de son
grand-père médecin.
J'avais 12 ans quand mon père est mort, mais son geste pour la
sortir du gousset, je le revois. Papa portait le gilet et le col
cassé. De sa main gauche, il glissait la montre hors de sa
cachette et, dans sa paume inclinée, prenait l'heure, comptait
les pulsations des patients, mesurait le temps quand il
développait ses photos. Un rituel.
Un
autre amoureux l'a chauffée sur son coeur: elle marche ! C'est
la fête ! Comme une forme de vie, le rappel du travail minutieux
de l'horloger qui l'a conçue, la mémoire
réanimée du geste paternel, les yeux ravis de mon fils
aîné, son geste à lui et son plaisir, son regard
rayonnant. Il vient me la montrer. Exprès.
« Elle marche ! » Un coup de chaleur animale a suffi
à relancer le mouvement, les fines roues ont repris goût
au jeu du temps.
Le manteau
Abandonné dans la penderie, trop beau pour le donner (!), trop
démodé, le manteau d'astrakan cache ses poils noirs sous
la housse de plastique.
Il est
le dernier à quitter les lieux. Avec l'aspirateur bedonnant et
encombrant.
Témoin élégant de la petite taille de maman.
Oeuvre d'art reprise à chaque changement de mode, exilée
à la belle saison. On le découvre, on le met à
poil, on le regarde, on l'essaie. Il est plus léger qu'on
imaginait et termine son service avec une coupe
légèrement cintrée et des épaules
ajustées.
Je
l'essaie. Je ne suis pas maman. Je n'endosse pas son identité.
Ce n'est pas ma peau.
Garder
son image
Aujourd'hui, je sens encore l'odeur de «la forêt» de
notre jardin (deux ou trois sapins?), je vois comme pour de vrai mes
parents planter les oignons de tulipes, je sens l'humidité du
petit chemin aux coitrons, j'entends tousser la chatte noire que maman
soignait au soufre, je cours derrière mon cerceau sur les
allées de gravier qui cris-se sous les pas.
Pourtant, il n'y a plus rien : la ville a mangé notre jardin.
Mais mes souvenirs d'enfant, personne ne peut me les voler. Les photos
vien-nent les raviver, les ranimer, et font surgir aussi tout un art de
vivre, de s'asseoir dans l'herbe en famille — sur une couverture!
— de por-ter un chapeau ou un tablier, de faire de la luge, de
poser sur la plage en costume de bain tricoté en laine rouge, de
se rendre à Cartigny dans une vieille Ford repeinte à la
main par maman.
A
Genève, Paul Boissonnas triomphait en maître de la photo.
Les amateurs emboîtaient le pas, se piquaient au jeu,
rivalisaient de plaisir, prenaient part aux concours de la
Société de photographie.
Nées de cet enthousiasme, les photos ont rempli des albums aux
pages brunes. Etalées sur une table à rallonges, leur
profusion nous a tout à coup donné le vertige et nous a
étourdies entre la fixité de quelques instants heureux et
l'éphémère. Un sentiment de dérisoire m'a
envahie devant toutes ces copies, ces reflets charmants du passé.
En
perdant maman, ai-je perdu tout lien avec ce passé? M'est-il
restitué par ces images de bonheur? En famille, prend-on jamais
autre chose que des instants privilégiés? Pas de place
dans les albums pour les grosses voix, les émotions, les
ratés, les inquiétudes qui submergent.
Où (en) suis-je entre les racines de ma vie et le temps qui
tombe en morceaux, entre le reflet de la fierté des parents
— une belle copie — et la sérénité
d'avoir été chérie?
Inscrire en soi et non hors de soi.
Quelle
image vais-je garder de maman? Ai-je un pouvoir sur un tri, un choix ?
Y a-t-il même une image unique? Depuis longtemps j'ai pris
congé de son visage de jeune femme. Les prises de vues, les
photos-portraits, les poses me restent extérieures. L'image est
ailleurs, au fond de moi. Elle est ce flux qui a nourri la relation,
qui a engendré l'ouverture à la vie.
Image-fleuve, ancrée dans la tendresse.
Va-t-elle s'effriter cette image? Au profit d'une immobilité
fixée dans un cadre?
C'est
ton visage qui sort du temps, maman, qui devient présence,
attention, sourire, écoute... qui me réchauffe et perdure.
Vivre
le deuil, c'est faire mémoire d'une personne et faire le bilan
de ce qu'on a reçu d'elle. Maman a déposé en nous
le rêve d'aller
10 voir plus loin, par
son goût de l'aventure. Sans le savoir peut-être, elle a
nourri notre imaginaire et préparé l'humus, le terreau
où éclore le foisonnement d'une vie intérieure. Sa
mort ne peut gommer les re-pères inscrits profondément en
nous et auxquels je me réfère encore avec amusement,
fierté ou... inconscience! Tant il est vrai que ré-sonne
encore en moi sa parole exigeante qui me pousse en avant.
L'absence et le temps
Hier,
au moment de franchir le Mont-de-Sion, Genève à
l'horizon, j'ai ressenti un battement d'aile de papillon.
L'acuité de l'absence sur cette terre où elle a
vécu m'arrivait comme un rappel pinçant. Les
récits offerts et partagés, l'écoute et le plaisir
du plaisir sont tombés comme un fruit sec, sans lendemain. La
joie et l'émerveillement se sont coincés dans la gorge,
suspendus, rétrécis, fanés...
Une
chape indéfinissable a glissé de mes épaules au
départ de maman, un poids difficile à cerner,
mêlé de la personnalité et de l'autorité de
maman, incontestées, incontournables; mais aussi de
l'impuissance à l'aider.
La
mort de maman a été un choc. Me voici maintenant dans la
génération des aînés. Mais bien plus
important: le deuil m'entraîne à de multiples
révisions. Je me suis cassé le nez sur
l'éphémère, j'entre dans une nouvelle perception
du temps. Mon échelle de valeurs s'est modifiée,
recentrée sur plus de sobriété. Je n'oublie pas
que maman allait à l'essentiel et qu'elle nous a imbibées
de son économie. Le réalisme de l'échéance
m'aiguillonne. La séparation me fait mesurer mieux que jamais la
saveur et le prix de la vie. La sérénité de maman,
sa confiance en Dieu, nous ont déteint dessus.
Je
n'irai pas plus loin dans le dévoilement. Je ne dirai pas le
temps de recueillement si vrai, si riche, si souvent
évoqué dans la reconnaissance à M.F. Je garde pour
moi le cortège émouvant des amis, leur témoignage,
leur vivante image de T.C. Je laisse dans l'ombre une maladresse, les
tracasseries administratives.
Mais
chez nous, dans un soubresaut de conscience, de crainte d'être
happée par le temps, j'ai brûlé des lettres,
vidé des armoires, donné des vêtements. Et nous
sommes partis cet été en pélerinage à
Müstair, petit village du fin fond des Grisons, saluer Charlemagne
(du moins sa statue!) dans l'abbaye carolingienne restaurée par
l'UNESCO, que maman nous a tant dit d'aller voir!
Aujourd'hui, ma soeur Line tient la cuillère comme maman dans
son assiette à
soupe. Je souris.